Gérard SACCOCCINI
Conférencier en Histoire de l’Art
Pour atteindre la monumentalité et le dépouillement, Signorelli renonça
au raffinement formel que lui imposait sa culture florentine et rejoignit
l’équilibre harmonieux qui faisait de l’homme le protagoniste de
l’univers. La portée de son œuvre est telle, nonobstant toutes réserves, il fut celui qui, dépassant la tradition picturale du 15 ème s., introduisit
Michel-Ange.
LUCA SIGNORELLI, LE PEINTRE DE LA MODERNITE
La perspective maîtrisée, ou la définition de l’espace humainement habitable
Parfois nommé Luca di Cortona, il est le fils unique d’Egidio di Ventura, lui-même issu d’une lignée de peintres notoires. Luca Signorelli est né vers 1450 à Cortone, charmante cité toscane voisine de l’Ombrie, proche de la rive Nord du lac Trasimène.
Vers 1470, il épouse une jeune patricienne de la noblesse florentine, Gallizia di Piero Carnesecchi, qui lui donnera quatre enfants : Antonio, Felicia, Tommaso et Gabriella. Sa vie durant il sera au service de l’administration de la commune en qualité de conseiller et notable actif, exerçant entre 1480 et 1523, à douze reprises, la fonction de prieur* au Conseil de la cité.
*Les "prieurs" étaient des laïcs de l’administration communale, ainsi nommés car avisés, informés de la tenue des assemblées, ils étaient "priés" de participer aux réunions du Conseil.
LA VILLE
Ancienne lucumonie de la puissante dodécapole des nations étrusques du 8ème s. av. JC, Cortona est aujourd’hui une charmante petite cité médiévale caractérisée par la paix, le calme et la sérénité de son tissus urbain que les Étrusques entourèrent de puissantes murailles enserrant encore la ville sur 3 kms.
Lors des luttes entre les cités-Etats, le Moyen-âge concentra le noyau habité sous la forteresse de Girifalco en position stratégique sur la plaine qui vit déferler l’armée d’Hannibal (21 juin 217 av. JC.). L’exiguïté du site intriqua au réseau complexe de venelles une mosaïques de maisons de briques à pans de bois sur leurs assises de grès. Les successions d’encorbellement constituent un des traits de caractère de la petite cité et lui confèrent un charme suranné, en parfaite adéquation avec l’atmosphère médiévale et l’impression de quiétude de l’instant suspendu.
Le charme de Cortona réside dans l’environnement naturel du lac Trasimène serti de collines splendides : ce n’est pas encore l’Ombrie toute proche, cœur vert de l’Italie, mais ce n’est déjà plus la Toscane. Adossée aux âpres balcons de l’Apennin qui l’entourent, Cortona s’ouvre largement sur les rives fleuries de l’immense plan d’eau.
Ce n’est pas encore l’Ombrie mais peu s’en faut.
Elle garde jalousement le cadre noble de ses églises et de ses palais, comme le Palais Casali qui abrite aujourd’hui l’Académie étrusque et conserve les prestigieux vestiges de l’antique Curtun retrouvés dans les fouilles des sites et des nécropoles.
A Florence il se formera dans les ateliers d’Andrea del Verrocchio, un des plus grands sculpteurs, peintre et orfèvre de la Renaissance, puis auprès des frères Pollaiuolo à la tête de la bottega la plus renommée de la cité dans laquelle se forment peintres, orfèvres, sculpteurs et graveurs.
A Loreto, au cœur de la région des Marche rurales, sur la rive Adriatique, il réalise son premier chef-d’œuvre dans la Sainte Maison, le plus fréquenté des lieux de pèlerinage de l’occident chrétien pendant trois siècles.
Suivra l’expérience de la Chapelle Sixtine, en 1480 à Rome, où il s’exprime par un langage de pleine maturité, auprès de Pietro Perugino, avec Botticelli, Ghirlandajo et Cosimo Rosselli. De retour à Florence, malgré les vicissitudes et les remous politiques de cette fin de siècle, il atteint l’apogée de ses recherches stylistiques et dirige un atelier de grande renommée qui prend place juste après celui de Perugino.
En 1497, il réalise une parte des fresques de l’abbaye bénédictine de Monte Oliveto Maggiore, au cœur de la région désertique des calanche d’Asciano, proche de Sienne, sur un plateau inhabité, privé de toute présence humaine.
LA MATURITÉ DE L’ARTISTE
C’est dans la chapelle Saint-Brice de la cathédrale d’Orvieto que Signorelli donnera toute la mesure de la puissance de son génie !
Sur une vaste terrasse de tuf volcanique dominant la vallée du Paglia, affluent du Tibre, la cathédrale de l’Assomption de Marie occupe le centre de l’ancienne cité étrusque.
La construction débuta en 1290, sous le pontificat de Nicolas IV. L’architecte Lorenzo Maitani est l’auteur de l’imposante façade d’influence française à trois gâbles et trois pinacles très élancés (1310). C’est un des chantiers les plus importants du Trecento qui va employer des centaines d’artisans, maçons, tailleurs de pierre et charpentiers, 33 architectes, 90 mosaïstes, 152 sculpteurs, 68 peintres.
Les bas-reliefs de marbre encadrant les portails sont sculptés par Maitani des épisodes de la Genèse et des visions des Prophètes jusqu’au Jugement dernier où la cohorte des damnés est malmenée par les acolytes de Satan. Les scènes cataclysmiques dantesques constituent l’épilogue de la catastrophe annoncée. Les monstrueux démons ailés font jaillir de leur bouche et de leurs mains une pluie de feu qui anéantit la multitude humaine terrifiée.
Les thèmes que Signorelli va développer sur les murs de la chapelle semblent répondre aux scènes sculptées des portails, presque deux siècles plus tôt. Elles sont les plus spectaculaires et les plus insolites de l’art pictural italien, animés d’un réalisme et d’une modernité jamais exprimés.
Dans les contorsions inhumaines, dans le vertigineux raccourci du plongeon des anges de la mort, Signorelli donne la mesure extraordinaire de sa maîtrise de la perspective anatomique, intégrée à une géométrie spatiale mathématiquement conçue.
Il fut un homme intelligent, brillant, portant beau, investi de rôles politiques importants dans sa ville. Entouré d’amis tels que Bramante, Perugino et Pinturicchio, il fut aussi lié aux plus grandes familles aristocratiques comme les Piccolomini de Sienne, les Vitelli de Città di Castello. Notable respecté, artiste réputé aimant le luxe et les belles femmes, il est parfaitement inséré dans la société de l’époque.
Dans son œuvre, l’héritage de Piero Della Francesca est indéniable, mais aussi celui de Verrocchio tout autant que celui d’Antonio Del Pollaiolo.
Il fut successivement à Loreto (v.1478), puis à Rome (v.1480) où il travailla sous la direction de Pietro Vanucci. Son style très personnel a acquis une puissante tension perceptible dans l’Annonciation (1491, Volterra) et la Vierge à l’Enfant (Offices) ainsi que dans les fresques du cloître de Monte Oliveto Maggiore avant de se consacrer au cycle de la Chapelle Saint-Brice à Orvieto de 1499 à 1503.
La mise en page est remarquable par l’exaltation plastique des figures et des nus, notamment dans la scène de la Résurrection des corps.
Sa manière directe lui a permis d’atteindre l’extraordinaire équilibre et l’harmonie picturale qualifiée de miraculeuse qui fait de l’homme le protagoniste de l’univers.
La portée des résultats de ses recherches est telle qu’elle en fait, avec les réserves qui s’imposent, le précurseur direct de Michel-Ange.
La monumentalité et le dépouillement austère des compositions, associés à la volonté de renoncement à toute velléité de raffinement formel que pouvait lui imposer son adhésion à la culture florentine ont porté son art bien au-delà de la tradition du 15ème s.